5 Avril 1949
Attaque de la Poste d'Oran
Il est devenu courant de faire remonter le début de la Guerre d'Algérie au 8 mai 1945 avec ses émeutes de Sétif -Guelma. Et, pourtant, un évènement moins connu mais aussi exemplaire a lieu en Avril 1949 et il va annoncer la suite de 1954.
Car il implique une fraction paramilitaire du PPA/ MTLD, l'Organisation Secrète, et comprend des rebelles à l'avenir historique, la plupart "des 22" (1) dont Ben Bella, Hocine Ait Ahmed, et sa méthode armée et violente préfigure ce que fera le FLN.
Il ressort de cette affaire que, dès 1949, les protagonistes FLN de la Guerre d'Algérie, sont en place, connus, et condamnés. L'Administration paraît jouer un rôle trouble en permettant ou, même, favorisant la promotion de certains révolutionnaires dont Ben Bella...
Aveuglement ? Faiblesse ? Complicité ?
Tout se met en place pour la fin de la présence française. Un processus identique est en train de s'instaurer en métropole.
PB
I - L’ORGANISATION SECRETE - O.S. -
1947
En février 1947, le congrès du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD) décida de constituer une organisation paramilitaire afin de déclencher la lutte armée. Il désigna Belouizdad, membre du bureau politique, à la tête de ce qui devint l'Organisation Secrète (O.S).
1949
En 1949, suite aux vicissitudes de la clandestinité, Belouizdad contracta une tuberculose qui le contraignit à s'aliter.
Il sera remplacé par Aït Ahmed.
Ce dernier entreprend l'achat d'armes et passe aux actions violentes comme l'attaque de la poste d'Oran, le 04 avril 1949.
Lors de la crise, en 1949, l’élite Kabyle de la fédération MTLD de France fit voter une motion, établie par Mohand Ali Yhia (dit Rachid) déclarant : "nous nous battons pour la démocratie, la laïcité, l’indépendance et pour une Algérie algérienne" et dénonçant « le mythe d’une Algérie Arabo-islamique ».
Cette crise conduit au remplacement d'Aït Ahmed par Ahmed Ben Bella, à la tête de l'Organisation Secrète (O.S). C'est la crise berbériste.
1950
L'Organisation Secrète, bras armé clandestin du MTLD, fut démantelée par la police française à la fin de l'année 1950. Plusieurs membres dirigeants de l'OS sont arrêtés, jugés et condamnés à de lourdes peines. D’autres, en fuite, sont condamnés, par contumace, pour leur responsabilité dans différents attentats.
L’origine du démantèlement est due à une affaire banale, d’ordre organique. Sur ordre de Boudiaf Mohamed, le conseil de discipline d’Annaba, en mars 1950, avait décidé une expédition punitive à l’encontre de Khiari Abdelkader (dit "Rehaïm" de Tébessa) soupçonné de collaborer avec l’ennemi.
Le groupe chargé de l’expédition punitive (Didouche Mourad, Amar Benaouda, Brahim Adjami et Hocine Benzaïm) ayant mal géré cette mission, elle entraina la dissidence de "Rehaïm" et coûta très cher à l’Organisation Secrète.
II - L'ATTAQUE DE LA POSTE D’ORAN
LES FAITS
Le journal d'Alger du 6 avril 1949, titre : « Quatre bandits armés enlèvent, à la poste d'Oran, 3 .170.000 Francs ». [ndlr : francs anciens]
Hocine Ait Ahmed fera un récit pittoresque de cette "équipée", plutôt qu'un hold-up.
Celui-ci est préparé à l'Hôtel de Paris par Hocine Ait Ahmed et Ben Bella, mais c'est Mohamed Khider qui est le cerveau de l'attaque contre la poste d'Oran, destinée à renflouer les caisses du mouvement nationaliste.
Pratiquement, M. Ahmed Bouchaïb, un des quatre attaquants, a souligné que cette attaque devait avoir lieu en mars 1949, mais elle a été annulée, à la dernière minute, après le refus du chauffeur, dépêché d'Alger, de conduire le taxi volé qui devait être utilisé pour les besoins de l'attaque.
«Ce taxi était défectueux», a précisé l'orateur. «C'est M. Aït Ahmed qui s'est chargé de forcer un médecin (le Dr Moutier ) à l'accompagner à notre refuge pour soigner une malade. Le médecin disposait d'une «Traction» neuve et c'est ce véhicule que nous avons utilisé le lendemain, après avoir retenu le médecin toute la nuit, dans une grotte de Gambetta», a ajouté M. Bouchaïb.
Un des postiers présents à l'heure matinale, père de plusieurs enfants eut le crâne défoncé et resta infirme.
Deux autres noms apparaissent autour de cette action : Hamou Boutlelis et Raba Bitat
LES PROTAGONISTES
La presse de l’époque avait fait un «tapage médiatique» sur le rôle-clé de Ben Bella présenté à la fois comme «cerveau et chef du commando» de l’attaque de la Poste d’Oran, dans la nuit du 4 au 5 avril 1949, qui rapporta plus de trois millions de francs. Cette version continue à être reprise de nos jours par les médias et les livres d’histoire. D’après les kabyles qui haïssent le tirailleur marocain, il n’en est rien…
C’est, encore, Ben Bella lui-même qui le reconnaît :
«C'est au cours d'une réunion de l'état-major de l'O.S, à Alger, que Madjid ( Ait Ahmed) nous a fait connaître l'intention du Parti d'attaquer la poste d'Oran, pour se procurer de l'argent… Il m'a chargé de trouver sur place, à Oran, un local où nous pourrions en toute quiétude mettre sur pied le plan de réalisation d'une telle opération… A plusieurs reprises, je vous ai parlé de l'attaque à main armée perpétrée contre la poste d'Oran. Je viens de vous dire qu'il s'agissait d'une manifestation de l'O.S, que ce coup de force avait été tenté pour satisfaire aux exigences des trublions politiques du M.T.L.D. Je vais, donc, par le détail, vous dire tout ce que je sais sur cet attentat.»(4)
Ben Bella affirme qu’il n’a jamais été question qu’il fasse partie du commando, ni même Aït-Ahmed :
«Pour ma part, je devais rejoindre Alger, deux ou trois jours avant la date et revenir à Oran par le train de jour qui arrive à quinze heures. Madjid, lui, devait rentrer à Alger la veille, en prenant le train qui part d'Oran à vingt-deux heures environ. Ces consignes ont été scrupuleusement respectées et le 5 avril, vers 13h, je suis arrivé à Oran… C'est par le journal du soir « Oran-Soir » que j'ai connu le montant du vol et appris certains autres détails. Je devais reprendre le train du soir pour rendre compte de ma mission à Madjid… Dès le matin, j'étais rentré à Alger par le train de la veille, au soir, j'ai pris contact avec Madjid auquel j'ai rendu compte de ma mission. Là, se terminait mon rôle. Par la suite, j'ai appris, par Madjid lui-même, que l'argent avait été transporté chez Boutlelis où le député Khider devait en prendre livraison… Le produit du vol a été entièrement versé, au MTLD, par Khider» (4)
LES ACTEURS
Le commando d’attaque de la Poste était composé de :
Djelloul (Bakhti) Nemiche employé à la poste d'Oran, Ahmed Bouchaib, Boudjemaa Souidani, Mohammed Ali Khider (à ne pas confondre avec le député du même nom), Omar Haddad et d'autres militants. Khider fut chargé par Lahouel de se rendre à Oran pour transporter la somme à Alger. Conscient de l'enjeu, Khider utilisa sa voiture parlementaire, toujours protégée par la cocarde bleu, blanc, rouge pour accomplir sa mission. L'argent fut versé à la trésorerie du Parti. La police ne connaîtra les véritables auteurs, que bien plus tard…» (5)
C'est ce « Colonel Bakhti », délégué par Ben Bella, dont le rôle sera trouble , lors du massacre du 5 Juillet 1962 à Oran.
LA CRISE BERBERISTE
Quelques semaines après cette spectaculaire opération, Ben Bella se retrouve propulsé à la tête de l’O.S à la faveur de la «crise berbériste» qui provoqua une purge au sein du MTLD et la mise à l’écart d’Aït-Ahmed et des kabyles.
«Le chef national de l'O.S, Madjid, est passé au berbérisme et le parti, en la personne de Khider, m'a chargé de m'occuper de l'O.S… en juillet-août 1949… C'est à lui et à lui seul que je rendais compte de l'activité de la formation paramilitaire. C'est de lui et de lui seul que je recevais les directives et les consignes. Aucune décision grave, aucune réforme importante n'était prise sans en référer au député Khider. C'est d'ailleurs lui, qui, chaque mois, me remettait les fonds nécessaires à la rétribution des permanents de l'O.S.»(4)
Durant la courte chefferie de Ben Bella, l’O.S n’entreprendra aucune action importante. Et le temps que Ben Bella connaisse tous les rouages de l’organisation… l’O.S fut démantelée au printemps 1950.
La plupart des responsables de l’O.S entreront en clandestinité, mais «Ben Bella, chef d'Etat-major de l'O.S, fut appréhendé, le 12 mai 1950, dans son refuge à Alger… Il n'avait pas pris la précaution de changer de domicile alors que l'alerte était chaude.» (5)
Avant son limogeage, Ait Ahmed avait rédigé une brochure intitulée “L'attitude du militant devant la police”, définissant le comportement, en cas d'arrestation, pour conserver le secret sur l'existence de l'O.S, de ses membres et les caches d'armes. Ben Bella n’a donc pas respecté ces consignes et s’est mis tout de suite à table en livrant toute l’organisation.
«Toutes ces arrestations en chaîne -environ 500- opérées en mars-avril-mai 1950, amenèrent le démantèlement de l'O.S et la saisie d'un nombreux matériel : mitraillettes, chargeurs, pistolets, cheddite, cordon bickford, mèches lentes, détonateurs, amorces, grenades de modèles variés, postes émetteurs radio, documents, manuels militaires. L'Administration avait des preuves concrètes de l'existence organique de l'O.S, de son armement, de sa structure hiérarchique et de sa subordination étroite au PPA-MTLD».(5)
TEMOIGNAGE DE LA VEUVE D'ABAN RAMDANE, QUI DETESTE BEN BELLA
« Ben Bella était chef de l’O.S (l’Organisation spéciale) avant qu’il ne soit remplacé par Aït Ahmed. L’attaque avait été mijotée par Aït Ahmed, Saïd Ouali et Omar “yeux bleus” (Omar Boudaoud), pas plus.
Ils n’ont pas mis Ben Bella au courant parce qu’ils avaient peur qu’il les dénonce. Aït Ahmed a réservé une chambre à Alger pour Ben Bella et c’est là que deux policiers sont venus le cueillir le lendemain. Ben Bella ouvre la porte, prend son arme et retourne le canon sur sa poitrine et leur présente la crosse en leur disant : “Tenez, je n’ai rien à voir dans ces histoires.” Les deux policiers ont pris l’arme en laissant Ben Bella sur place. Ben Bella était à Alger pendant l’attaque de la poste d’Oran. Il se vante d’avoir fait le coup.
Naturellement, ce sont les Français qui lui ont fait cette propagande pour lui donner un nom. C’est à partir de là que les Français ont préparé un président pour l’Algérie. »
(1) Les "22"
1 – LA LISTE DES « 22 » en 1954
Comité chargé de mettre en œuvre les décisions prises lors des réunions : Ben Boulaïd, Ben M’hidi, Bitat, Boudiaf, Didouche.
Région d’Alger : Zoubir Bouhadjadj, Othmane Belouizdad, Mohamed Merzougui, Souidani Boudjemaâ et Ahmed Belhadj Bouchaib.
Région de l’ouest : Abdelhafidh Boussouf, Ben Abdelmalek Ramdane et Hadj Benalia.
Région de l’est : Zighout Youcef, Badji Mokhtar, Benaouda Ben Moustafa, Lakhdar Ben Tobbal, Habachi Abdesselem, Abdelkader Lamoudi, Mohamed Mechati, Rachid Mellah
Saïd Bouali et Derriche Liès, ont pris la décision de chasser, aussi, les Français de l’Algérie.
A la fin de la dernière réunion au clos Salembier (El Madania),le 25 juillet 1954, l’Assemblée avait décidé le déclenchement de l’insurrection armée pour dépasser les luttes intestines.
2 - LISTE DES MEMBRES DE L’O.S EN 1947 :
Belouizdad, puis Ait Ahmed ( pour la Kabylie),
Raba Bitat ( pour le Constantinois),
Mohamed Khider, Si Hammound ( Bordj Mennaiel),
Ben Boulaid ( dans les Aurès),
Ben Midi ( Région Biskra),
Didouche Mourad ( Nord Constantinois),
Mohamed Boudiaf ( M,Sila),
Amirouche ( Relizane),
Si Haoues ( Kenchela),
Hadj Benallah ( Oran),
Mahsas ( Alger),
Souidani Boudjema ( Bône),
Bouchaib Bel hadj ( Ain Temouchent),
Zammoun ( Ain Taya),
Tous, plus ou moins, arrêtés ou en fuite et condamnés en 1950.
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